Alain VERNHET :
Conservateur du musée de Millau
   
   


Il faut connaître le site grandiose, étonnant, mystérieux de Bramabiau, dans les Cévennes gardoises, où une rivière -le Bonheur- se perd soudain sous la terre pour ressortir en cascades grondantcs plusieurs kilomètres plus loin.

Il y a un siècle, E.A. Martel réussissait à suivre le cours de l'eau d'un bout à l'autre de sa perte et créait cri ces lieux la spéléologie moderne. La grotte entrait alors dans la légende des grandes explorations intrépides réalisées avec des matériels de foriune. Elle est aujourd'hui parfaitement et intelligemment équipée pour la visite touristique de son réseau aval. On quitte le ciel et les verdoyantes forêts de l'Aigoual afin de pénétrer les secrets de la terre par ce bout?du?monde vrombissant, par cet étrange coup de sabre en pleine falaise. Et là, de vires en passerelles, de surplombs en galeries, on joue à remonter le temps avec cette rivière fugitive que l'on découvre en plein travail.

Quelle leçon de géologie ! L'oeuvre de l'eau, la résistance et les failles de la pierre, in vivo, avec toute la lenteur des siècles et la puissance brutale de l'instant !

Voilà le lieu privilégié qu'a choisi Jean Truel, en accord avec Robert Passet, propriétaire et aménageur exploitant de la grotte, pour lier intimement son caprice de peintre à celui de la nature, pour tutoyer cette nature vivante et créer en même temps qu'elle, sur les li eux mêmes où elle vit, coule, creuse, crée. Mais ces liens ne sont ni de hasard ni de foucade. lis découlent du long cheminement souterrain d'un peintrespéléologue qui a transporté son chevalet dans les plus prestigieux abîmes du monde, et qui, en particulier, avait magnifiquement rendu les cascades de Bramabiau dans une sobre symphonie d'ocres et de bleus.

Il y a longtemps déjà que Jean Truel fixait sur la toile peinte ses émotions de spéléologue, redécouvrant peu à peu un imaginaire souterrain où la dynamique de l'eau s'oppose aux résistances structurées de la roche calcaire. Et l'on pressentait son envie de crever la toile comme d'autres traversent le miroir. Il créait ainsi, à Régagnas, sur le causse du Larzac, un vaste espace peint où l'érosion du temps jouait avec les couleurs et la matière. Il se plaisait à insérer parfois, dans ses tableaux, des fragments de cette matière usée par la nature et sublimée par ses couleurs.

Jusqu'au jour où le sujet devint objet pictural, matière vivante et non "nature morte". Il choisit alors dans la rivière souterraine de Bramabiau, avec toute la discrétion nécessaire à une telle approche, des volumes appropriés pour y réinventer sa peinture. Il souligne des reliefs, il accompagne des contours, il fait suivre à sa peinture les anciens cheminements des gouttes d'eau, il recrée gouffres et cascades. Et l'oeil du visiteur participe à cette aventure en créant à sa guise de nouveaux angles de vision dans cette peinture aux trois dimensions.

Où est le réel ? Où est l'imaginaire ? Seuls les grands créateurs, ou les dieux, nous transportent au-delà de ces différences.